Champions d’Europe. À en croire le dernier classement PISA¹, le pays baltique possède le meilleur système éducatif du continent. 4ème en Sciences, 5ème en Lecture et 8ème en Mathématiques, l’Estonie se classe juste après Singapour et Hong Kong au niveau international. Comment ce petit pays d’1.3 million d’habitants est-il parvenu à de tels résultats ?

Pour le comprendre il faut remonter dans le temps, jusqu’à la chute du bloc soviétique.

En 1989, les révolutions en Europe Centrale mettent un terme au règne du communisme, et des pays comme la Hongrie ou la République Tchèque gagnent leur indépendance politique vis-à-vis du bloc soviétique. Peu de temps après, l’URSS se disloque ; de ce morcellement naîtront de nombreux états comme l’Estonie, l’Ukraine et la Géorgie.

Pour ces pays, c’est une chance de repartir de zéro dans tous les domaines - y compris l’éducation. Tandis que certains états comme la Hongrie et la République Tchèque optent pour un système éducatif élitiste, l’Estonie choisit de conserver une école très égalitaire qui garantit les mêmes opportunités à tous, qu’importe le milieu d’origine.

Trente ans plus tard, en tête du classement PISA, le petit pays baltique se démarque encore par cet égalitarisme : le milieu socio-économique d’un élève ne fait ainsi varier ses résultats que de 8%. En France ce chiffre s’élève à 20% - l’un des plus élevé des pays de l’OCDE².

Mais l’excellence du système estonien va plus loin que le traditionnel classement PISA. Au fil des années, le gouvernement a pris diverses mesures visant à favoriser le bon développement des écoliers estoniens. Les étudiants gardent ainsi le même professeurs plusieurs années de suite, plutôt que d’en changer à chaque rentrée scolaire. Cela leur laissent le temps de développer une véritable relation : les professeurs prennent le temps de mieux connaître leurs élèves, et savent comment agir avec chacun d’eux afin qu’aucun ne prenne du retard. Cela contraste avec la majorité des pays européens, notamment la France, où les enseignants passent beaucoup de temps à essayer d’aider les élèves en difficulté.

Une fois les étudiants arrivés aux portes du lycée, l’Éducation Nationale fait table rase de leur passé et leur permet de choisir le parcours qu’ils souhaitent, indépendamment de leurs résultats des années précédentes. Pour Karin Lukk, directrice de l’établissement Tartu Kivilinna Kool, « Nous suivons l’idée que tout le monde est égal ».

Ajoutez à cela une cantine et des transports gratuits pour tous les élèves et des professeurs très autonomes vis-à-vis du programme national, et vous obtenez le système éducatif le plus performant d’Europe.

Mais le secret de l’éducation à l’estonienne n’est pas là. Car le grand auteur du progrès fulgurant de l’éducation du pays, c’est Internet.

L’E-stonie

En 1996, Thomas Hendrik Ilves, alors ambassadeur de l’Estonie aux États-Unis, fait parvenir au président ce constat : « Il est impératif, pour un pays de notre taille, d’informatiser le système par tous les moyens possibles. »

Sur ce conseil avisé, le gouvernement lance l’année suivante le programme Tiigrihüpe - le Saut du Tigre. L’objectif : implémenter les nouvelles technologies dans toutes les écoles du pays afin de faciliter l’éducation des étudiants estoniens, et de les former à l'utilisation des outils numériques.

Depuis le Saut du Tigre, différentes mesures suivant les directives du Saut du Tigre ont été instaurées. L’une des plus innovantes se nomme ProgeTiiger : lancée en 2012, elle a pour objectif de former les élèves estoniens à la programmation informatique. Dès l’âge de 7 ans, les écoliers apprennent ainsi les rudiments du code grâce à des cours de développement web. D’après Ave Lauringson, la femme à l’origine de cette initiative, « c’est un projet unique en son genre. Il y a une opportunité de créer quelque chose, et de faire des élèves des utilisateurs intelligents de ces nouvelles technologies ».

Outre les cours de programmation informatique, de nombreux outils digitaux ont été créés par ou pour le gouvernement estonien. Le plus pratique : Opiq, un site internet où sont dématérialisées toutes les ressources pédagogiques nécessaires aux élèves - les livres de cours notamment. Fini, les cartables trop lourds !

L’Estonie possède également une immense base de données recensant le parcours scolaire de tous les élèves du pays : EHIS. Elle est utilisée par les professeurs, qui peuvent ainsi suivre les progrès de leurs élèves, mais aussi par le gouvernement qui s’en sert pour réaliser des études statistiques poussées afin de s’assurer de la bonne santé de l’éducation dans le pays.

De nombreux autres outils numériques existent : eKool, version améliorée d’École Directe ; Ellis, pour faciliter le travail des employés des crèches ; eKooliKott, une grande banque de données de ressources pédagogiques ; et bien d'autres.

Pour l’éducation nationale estonienne, l’objectif de l’année 2020 est clair : rendre possible une éducation totalement dématérialisée.

Bolt (Taxify), l'une des quatre licorne estoniennes valorisées à plus d'un milliard de dollars

L’Estonie, véritable start-up nation

Un projet ambitieux, d’autant que les enjeux sont grands : le digital est un sujet central pour l’Estonie, qui se targue d’être le pays avec le nombre de start-ups par habitant le plus élevé du monde. C’est notamment là-bas que sont nés Skype et Bolt, aujourd’hui des licornes valorisées à plus d’un milliard de dollars. Former la jeune génération au numérique est donc primordial. Mais, à observer les bébés estoniens se promener "avec des pampers et des iPad", comme le dit Ave Lauringson, ça devrait être un jeu d'enfant.

PISA¹ : "Program for International Student Assessment", soit en Français "Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves".

OCDE² : Organisation de Coopération et de Développement Économique